vendredi 27 avril 2012

HOMMAGE A JEAN-PIERRE GUILLON

J'apprends avec tristesse le décès de Jean-Pierre Guillon. C'est l'ami Bruno Duval qui m'avait encouragé, il y a quatre ans, à lui écrire, car Jean-Pierre Guillon aimait Saint-Pol-Roux. Après les premiers échanges, il m'envoya la longue et belle lettre que je publiai, avec son autorisation, sur le blog, et à laquelle je renvoie le lecteur. Il faut y joindre le portrait-chinois du Magnifique qu'il voulut bien m'adresser quelques semaines plus tard et qui suffirait à prouver combien il était un familier de sa poésie. Il fut l'un des premiers adhérents à la S.A.S.P.R. ; il m'avait parlé, lors de notre seule conversation téléphonique, de son projet de rassembler en un volume, qui pût faire la matière d'un bulletin, tous les documents patiemment amassés sur l'historique banquet de 1925. Entre temps, il continuait de m'adresser les plaquettes qu'il publiait à compte d'auteur, à l'enseigne fictive de "Rose-Hôtel éditions" (il fut le fondateur et le président de l'Association des Amis de Maurice Fourré), et qu'il destinait à ses amis. J'eus le privilège de faire partie de ces happy few et j'eus aussi la grande joie de me voir confié, par ses soins, l'édition, pour un numéro spécial du Grognard, d'un recueil inédit de "polémiques surréalistes" : La main dans le sac. Le numéro parut il y a moins d'un an, en juin 2011. Voici le texte que je donnai en introduction. Qu'il redise en ces lieux l'admiration que je porte à Jean-Pierre Guillon.
Collage de Jean-Pierre Guillon (Du sommeil au collage par le rêve, Rose-Hôtel éditions, n°29)
« LES COUPS DE DÉ ET DE BÂTON DU RÊVEILLEUR »
Jean-Pierre Guillon a rejoint André Breton et le groupe surréaliste au début des années 1960. Autant le dire, surréaliste, il n’a jamais cessé de l’être, moins notoire, conséquemment, que foultitude de gendelettres pour lesquels la fréquentation d’André Breton constitua, après guerre, une opportune courte échelle permettant d’embrasser la croupe de l’âne littérature et de lui faire quelques enfants, bêtes à bâfrer du picotin. Ceux-là renièrent le surréalisme à la première occasion qui leur fut offerte de flatter leur ego, comme si un tel reniement ne revenait pas à abandonner l’essentiel. Certes, il n’est pas de bon ton, en notre époque de néo-post-modernisme, de se dire surréaliste. Aussi vaut-il mieux l’avoir été. Pourtant, dans la grande nuit des esprits, nul mouvement ne fut/ne demeure plus lucide, dénonçant très tôt et avec quelle inconfortable constance, les enrégimentements humains, moraux, politiques, au nom de la seule libération qui importait et importe encore : celle de l’individu. Le surréalisme est un anarchisme.

Aussi, Jean-Pierre Guillon, en ces temps de misère intellectuelle ou d’intellectuels misérables, nous apparaît comme un somnambule battant le pavé froid des idées de son pas particulier ; un errant aux yeux grand ouverts guidé par le hasard ; comme le Joueur de Redon, il arpente de modernes forêts d’indices, Rennes ou Paris, portant, sur son dos, le Dé, et le lançant contre des architectures qui, heurtées, parce que de carton-pâte, vacillent et s’effondrent, découvrant d’inédites perspectives. Jean-Pierre Guillon n’emprunte d’autre voie que celles, buissonnières, que lui ouvre son rêve et qui, invariablement, mènent à la poésie. Les titres de ses rares recueils témoignent de l’importance de l’activité onirique dans sa déambulation : Le Bourgeon-Corail, Château d’Os, L’État second, Les nuits du veilleur de nuit. Point n’est alors besoin de s’endormir, le somnambule rêve naturellement ; il est, d’ailleurs, à bien y regarder, le seul véritablement en état de veille. L’agitation des hommes, alentour, ne trompe pas ; leur gesticulation, bien apprise, vise à les abuser sur leur assoupissement réel. Jean-Pierre Guillon, imperturbable, passe. Il est un rêveilleur, solitaire promeneur, à qui le monde fait signes, et qui rapporte, neuves évidences, images ou collages, ses vues, comme autant de percées dans la toile peinte. Imperturbable, il passe, quand tout autour de lui, autour de nous, joue la comédie.

Sociale, humaine, divine, elle est universelle, la comédie. Les histrions de tout poil s’y donnent la main et la réplique. Tout y semble parfaitement réglé de toute éternité. Et c’est plutôt qu’une comédie, la farce hénaurme, où la Colombine plumitive indécemment se frotte au sabre du politique Matamore en même temps qu’au goupillon des Tartuffe œcuméniques ; au vu et au su d’un public monté sur scène et sur la tête hilare et consentante duquel pleuvent les coups répétés de la plume, du sabre et du goupillon. Il y a là toute une théorie de masques grotesques, monstrueux et risibles : menteurs, hypocrites, opportunistes, falsificateurs, girouettes, imposteurs, tous intellectuels. C’est la farce de l’esprit. Jean-Pierre Guillon n’est pas de ceux que le jeu amuse. La comédie, bien au contraire – car il en va de la liberté et de la poésie –, le pousse à s’armer du bâton, de ce bâton que les valets arrachent aux maîtres pour, leur administrant la volée de bois vert qu’ils méritent et jetant bas leurs masques ridicules, précipiter la fin de la représentation. Jean-Pierre Guillon nous adresse des cris lucides, de salubres indignations. Et les à-coups de son stylo (car son stylo est son bâton), qu’il assène aux acteurs de la farce, n’ont rien à voir avec la littérature, puisque s’y joue, répétons-le, rien de moins que l’essentiel. Avec la précision du somnambule, Jean-Pierre Guillon assomme les assommants qui voudraient, procustes nains, contenir entre les bornes étroites de leur esprit ceux qui les dépassent infiniment. Ces homuncules, pris la main dans le sac, Jean-Pierre Guillon les y fourre tout entier. C’est là faire œuvre de salut public, le public s’en foutrait-il. Et peu nous importe qu’au final, une fois la scène vidée des matamores de la pensée, ce soit eux, encore et toujours, que la foule réclame pour le dernier salut, dans l’espoir qu’on lui redonne la comédie le lendemain ; car nous serons quelques-uns, plus nombreux que la veille, à nous détourner du spectacle pour suivre du regard les coups de dé et de bâton du rêveilleur.
Mes pensées vont ce soir à sa famille, à Bruno Duval, à Jacques Simonelli, à Tristan Bastit, à tous les membres de l'Association des Amis de Maurice Fourré, à ses amis, à la poésie.

dimanche 15 avril 2012

LES CHEVALIERS DE LA TABLE RONDE (Une affiche avant des précisions)

Affiche de la première soirée donnée par la Société des Chevaliers de la Table Ronde le 7 juin 1922

lundi 20 février 2012

"Au cadran du vieux Temps / Ma Divine a vingt ans..."

Il est bon, lorsqu'on n'a pas la chance d'être Parisien, d'avoir quelque vigilant ami bibliophile habitué de Champerret et de Freyssinet guettant, emmi sa chine personnelle, le moindre document susceptible de vous intéresser. Je dois, ainsi, à l'ami Vincent, quelques-unes des pièces de ma collection, et, notamment, cette dernière petite chose tout aussi circonstancielle qu'intéressante. Il s'agit d'une carte postale au dos de laquelle a été noté le détail d'un menu suffisamment copieux pour que s'en exhibe le caractère festif. Qu'on en juge aux différents mets que les convives purent goûter lors de ce repas : consommé, croquettes à la Chambord, poulets de graine rôtis, salade, haricots verts à la Bretonne, York [jambon] à la Strasbourgeoise, riz à l'Impératrice, dessert. Voilà qui nécessitait bon appétit et qui dut asseoir les invités plusieurs heures. Notons toutefois que les vins et liqueurs arrosant le repas ne sont pas précisés. Cette copie manuscrite du menu est datée dans le coin inférieur droit : 29 sept[embre]. 1918. Sans doute pour conserver un souvenir précis de ce repas et de l'événement qu'il célébrait.

Sur le recto de la carte, comme on s'en doute, figure l'illustration ; mais celle-ci n'en occupe que la moitié supérieure et prend place dans une sorte de nuage, ne laissant voir finalement qu'un nombre restreint d'éléments : un zeppelin, un château d'eau, un bout d'entrepôt ou de hangar, l'entrée d'un baraquement, le sommet d'une tour ; de sorte qu'il me fallut bien plusieurs minutes pour identifier le lieu, pourtant ô combien familier. Il s'agissait simplement d'une vue du port de Camaret, le toit de la fortification surmontée d'un drapeau n'étant rien autre que le toit de la tour Vauban. Ce fragment photographique avait néanmoins de quoi dérouter le récurrent touriste de Camaret, la plupart des éléments architecturaux ayant aujourd'hui disparu. Il faut dire que l'acquisition et la lecture, l'été dernier, du n°16 de l'excellente revue Avel Gornog, entièrement consacrée à la vie et à l'histoire de la Presqu'île de Crozon, dut faciliter l'identification : je me souvins en effet avoir lu dans cette livraison un article richement documenté sur le Centre d'Aviation Maritime (C.A.M.) de Camaret que l'armée installa sur le sillon où se dresse la tour Vauban. Inauguré en janvier 1917, le C.A.M. comptait, en juin 1918, 32 hydravions. La vue représentée sur notre carte postale fut probablement photographiée dans les six premiers mois de 1918, l'achèvement du château d'eau datant de novembre 1917. C'est donc là un témoignage iconographique assez rare de l'activité militaire du port de Camaret.
Mais ce qui rend ce document plus passionnant encore, c'est qu'il est abondamment signé : par tout ou partie des convives. On reconnaît sans difficultés les signatures de Divine Saint-Pol-Roux qui semble occuper la place d'honneur, de Saint-Pol-Roux, plus discrète, sous le hangar ; d'autres, tout à fait lisibles, sont de personnalités qui nous demeurent inconnues : Mademoiselle G.-Jean Guillaume, Germaine - faisons l'hypothèse qu'il s'agit d'amies de Divine ; pour d'autres, l'article de Thierry Le Roy, dans le n°16 d'Avel Gornog, sur "Le C.A.M. Camaret 1917-1918 un centre d'aviation maritime de première ligne" me fut encore une fois d'une aide précieuse. En effet, grâce à lui j'ai pu identifier cinq autres signataires, tous membres du personnel volant du C.A.M. : Louis Robert, enseigne de vaisseau observateur, dans le coin supérieur gauche ; Jean Trayer, enseigne de vaisseau pilote, sous la signature de Saint-Pol-Roux ; Boris Chonieff, capitaine russe, pilote, qu'on peut probablement reconnaître dans le patronyme orthographié "Goghnieff" ; R. Lepetit, enseigne de vaisseau observateur (dans la liste donnée en fin de son article par Thierry Le Roy, ce dernier est prénommé Léon, mais je fais tout de même l'hypothèse qu'il puisse s'agir du même) ; Serge Sagatovski, capitaine de la Légion étrangère, pilote, sous le précédent. La signature difficilement déchiffrable des quatre autres ne m'a pas permis de les retrouver parmi les noms des autres officiers, pilotes ou observateurs, recensés par Thierry Le Roy. Les cinq identifiés étaient en poste en septembre 1918. On remarquera la cohérence qui préside à la présence de signatures d'officiers pilotes et observateurs du C.A.M. sur une carte postale le représentant très partiellement (sans doute pour éviter de trop détailler les plans de la base si le courrier venait à tomber entre les mains de l'ennemi). Il est donc possible et logique de penser que le document appartint à l'un d'eux ou que l'un des militaires présents donna cette carte postale pour qu'elle servît de souvenir à cette réunion. Mais quelle fut donc la circonstance qui donna lieu à de telles agapes ? On sait que Saint-Pol-Roux fut actif, poétiquement, pendant la guerre et qu'il n'hésita pas à donner du Verbe dans les journaux pour soutenir l'armée française et ses alliés. En mai 1917, il avait, par exemple, dédié un "poème populaire", Les Mouscouls, "à l'escadrille de Camaret". Voilà qui put rapprocher le poète des as du C.A.M., d'autant que quelques jours plus tard, le 8 juin, on pouvait lire dans Le Temps :
"S'inspirant d'un poème de Saint-Pol-Roux intitulé : les Mouscouls, l'escadrille d'hydravions du commandant Pouyer a pris le nom d'"escadrille des Mouscouls". Le mouscoul est le grand aigle des côtes bretonnes."
Le Magnifique était ainsi devenu, en quelque sorte, le parrain du C.A.M. Le retrouver attablé aux côtés d'officiers le 29 septembre 1918 ne peut donc nous surprendre.

Toutefois, la place centrale et l'importance de la signature de Divine, indéniablement mise en valeur quand la signature paternelle se fait plus modeste, semblent signifier que la circonstance qui réunit les treize convives autour des croquettes à la Chambord et du riz à l'Impératrice n'était pas (uniquement) militaire. Une raison plus familiale, plus intime, ne fut sans doute pas étrangère à ce "banquet" : la veille, Divine venait d'avoir vingt ans. Née le 28 septembre 1898, on peut aisément imaginer qu'on célébra dignement et joyeusement son vingtième anniversaire par un copieux et fin repas, tel que la famille Saint-Pol-Roux en connut peu pendant cette guerre. La présence d'officiers du C.A.M. s'explique. Le poète avait d'abord pu se lier avec plusieurs d'entre eux ; puis il avait certainement souhaité, pour cette occasion, entourer sa fille de jeunes gens, peu ou prou de sa génération. La veille, soit le jour de l'anniversaire de Divine, Saint-Pol-Roux avait composé un poème pour sa fille, dont j'extrais, à dessein, deux strophes en prose :
Au cadran du vieux Temps
Ma Divine a vingt ans !
Après viendra la saison gracieuse où de hauts papillons viendront à la maison de notre rose devenue la plus belle qu'on sache, et ces hauts papillons ne seront pas les mêmes que ceux-là d'antan, étant sans ailes mais non sans moustaches, - et moi, poète, apercevant ma fille environnée de tant de jeunes gens, je sourirai derrière le rideau de mes cheveux d'argent.
Au cadran du vieux Temps
Ma Divine a vingt ans !
Plus tard, un papillon ayant été choisi par notre rose en allégresse, les liserons de bronze du clocher sonneront l'heure de caresse, - et l'avenir verra naître des roses et des papillons éclore en robe de baptême, que celles-là ne seront pas en porcelaine mais en chair d'aurore, et qui ceux-ci de moustaches n'auront pas encore.
Au cadran du vieux Temps
Ma Divine a vingt ans !
Saint-Pol-Roux souhaitait le bonheur de sa fille et lui souhaitait l'amour. Il me plait de penser que, lui ayant offert ce poème pour ses vingt ans, il ait, le lendemain, environné Divine de papillons à moustaches et, ceux-ci, bel et bien ailés, dans l'espoir que, peut-être, elle prenne son envol.

mercredi 8 février 2012

De notre ami Bernard Barral : petit compte rendu de la carte blanche d'Emilie Prevosteau dédiée à Saint-Pol-Roux

Le mois de janvier m'a quelque peu éloigné du blog, et c'est avec un fort retard que je donne à lire aux visiteurs fidèles le texte que notre ami Bernard Barral a eu la gentillesse de me communiquer. Je n'avais malheureusement pas pu assister à la carte blanche qu’Émilie Prevosteau dédia au Magnifique lors de deux séances, les 21 et 23 décembre derniers, à la Comédie Française. Mais la Société des Amis de Saint-Pol-Roux y fut bellement représentée. Et je reçus, dans les heures et les jours qui suivirent, plusieurs échos enthousiastes qui, tous, saluaient l'initiative de la jeune comédienne et de sa troupe réunie pour faire vibrer le Verbe idéoréaliste dans la maison de Molière. Je suis convaincu que Saint-Pol-Roux, fatalement, y sera joué un jour prochain - et quand j'écris "Saint-Pol-Roux" il faut lire, bien évidemment, sa Dame à la Faulx. C'est une question de temps. Nul doute, en outre, que cette carte blanche réussie en aura accéléré l'avènement.
« Les voix actives de ces êtres unis pour vous offrir un bouquet de paroles »
(Au bout du monde)
Il y a d’abord le montage judicieux, par Émilie Prévosteau, des textes de Saint-Pol-Roux, depuis le murmure des ravaudeurs de paroles qui enfle comme la marée, se dissocie peu à peu du bavardage des spectateurs, et qui finit par s’imposer, jusqu’à la polyphonie finale des voix des interprètes. Et c’est bien le Verbe du poète, pour nous encore inouï, que nous entendons et qui littéralement s’incarne pendant cinquante-cinq minutes, selon les modulations de chaque comédien. Quelques naïvetés certes mais, comme dirait le Magnifique, celles de gravures coloriées trouvées dans des cahiers d’écoliers. Des pointes d’humour et surtout de beaux moments d’émotion.

On ne peut que féliciter et remercier Romain Dutheil, Guillaume Mika, Cécile Morelle, Samuel Roger et Julien Romelard d’avoir inventé, grâce à Émilie Prévosteau, un projet novateur et d’avoir retrouvé le sens profond de l’acte poétique avec une touchante fraîcheur.
Bernard BARRAL.
 Tous droits réservés pour le texte - Bernard Barral
Photographies de Colin Guillemant (tous droits réservés)

lundi 6 février 2012

L'Académie Mallarmé a son historien

On sait combien l'aventure de l'Académie Mallarmé, de son vagissement dans les premières semaines de 1937 à la libération, nous a retenu. Nous lui avons consacré une vingtaine de billets qui composent une sorte de journal où se lisent, de coupure de presse en coupure de presse, péripéties et moments glorieux de cette institution. C'était offrir, toutefois, faute de mieux, une lecture fragmentaire. Il manquait un récit. Il lui manquait un historien. Or, le voici, qui nous donne dans le n°152 la revue Décharge, en attendant le volume, un abrégé de ses recherches. Bernard Fournier est poète ; il est aussi membre de l'Académie Mallarmé depuis 2009, voilà qui le rendait doublement légitime pour entreprendre la rédaction de cette histoire.

Il serait trop long de commenter les quatorze pages que compte l'article, et qui retracent l'historique des deux premières "Académies" (celui de la troisième devant paraître dans le numéro suivant). Je préfère renvoyer le lecteur à la source pour les découvrir en détails. Je m'attarderai plutôt sur ce point qui ne manquera pas d'étonner qui suivit notre "journal" mallarmacadémique : il y eut, bien avant l'officielle et statutaire Académie, une Société Mallarmé. L'initiateur en était déjà Édouard Dujardin. Avec le Dr Bonniot, gendre du Maître, il réunit quelques-uns qui fréquentèrent rue de Rome, afin de célébrer son œuvre et sa mémoire. Parmi les membres fondateurs - outre les deux déjà cités - Bernard Fournier donne les noms d'André Fontainas, André-Ferdinand Hérold, Henri de Régnier, Francis Vielé-Griffin et Paul Valéry. La réunion constitutive eut lieu le 6 juin 1923, dans les locaux du Mercure de France. Bernard Fournier ne mentionne pas Saint-Pol-Roux dans les lignes qu'il consacre à cette "Société", pourtant il semblerait que le Magnifique fût pressenti pour en être. En effet, une lettre du 5 juin 1923, à Alfred Vallette, l'hôte accueillant, plaide en ce sens :
"Mon cher Vallette, c'est demain mercredi que, sur la convocation d’Édouard Dujardin, se réuniront au Mercure les fondateurs de la Société Mallarmé. Je vous prie de bien vouloir, auprès de Dujardin et de nos amis, excuser mon absence physique ; mais qu'ils sachent que moralement je serai tout à fait présent et de plein cœur avec eux."
Le Magnifique avait donc été, lui aussi, convié à cette réunion constitutive où siégèrent les fondateurs. L'absence physique le priva-t-il du statut ? Je l'ignore, et cela est de peu d'importance puisque la "Société Mallarmé" ne dura guère. Son grand événement fut la pose de la plaque commémorative sur la maison de Valvins le 14 octobre 1923. Ce fut à peu près le seul. Les dissensions entre les membres fondateurs eurent raison de son existence. Bernard Fournier rappelle que le Dr Bonniot ne pardonna pas à Valéry son absence à Valvins lors de la cérémonie du 14 octobre, que Gustave Kahn se brouilla avec Dujardin et Vielé-Griffin avec Henri de Régnier. Autant d'obstacles qui expliquent qu'il fallut attendre quatorze ans et le cinquantenaire du Symbolisme pour que Dujardin relançât l'idée et que l'idée devînt féconde.

Est-il besoin de préciser que l'article de Décharge m'a mis en appétit et que j'attends avec impatience la parution de l'Histoire de l'Académie Mallarmé ? En l'attendant, je remercie vivement Bernard Fournier de m'avoir adressé un exemplaire de cette livraison, que tous ceux que les aventures de la poésie intéressent ne manqueront pas de se procurer très prochainement.

dimanche 5 février 2012

Un exemplaire rare de L'Âme noire du Prieur blanc

Dans le catalogue de décembre de la Librairie Walden, le n°152bis ne pouvait que retenir mon attention. Les exemplaires, avec envoi, de Saint-Pol-Roux sont en effet trop rares - en salle de vente ou chez les libraires - pour ne pas fixer mon obsession bibliophilique. Et celui-ci est tout à fait intéressant, puisque dédié, non pas à un contemporain célèbre - écrivain ou artiste - mais à un ami obscur sur lequel - et le libraire ne manque pas de le signaler - nous manquons cruellement d'informations. Alexandre Kieffer, puisque c'est de lui qu'il s'agit, fit partie du cercle intime de Saint-Pol-Roux à Paris, dans les années héroïques du Magnificisme. Le poète lui dédia son premier livre signé de son pseudonyme définitif, la naïve légende dramatique de L'âme noire du prieur blanc, publiée aux "Éditions du Mercure de France" en 1893. La dédicace se trouve en tête du volume, sous cette forme imprimée : "A mon ami Alexandre Kieffer".

Mais, avant de poursuivre, donnons ici la notice du libraire :
L'âme noire du prieur blanc
Paris, s.l., 1893. 1 vol. (170 x 230 mm) de 120 pp., broché.
Édition originale. Un des rares exemplaires sur hollande. Précieux exemplaire de dédicace, avec envoi signé : "à Alexandre Kieffer, ce gage sincère d'un cœur éternellement dévoué, Son ami : Saint-Pol-Roux". Ce mystérieux Alexandre Kieffer, sur lequel nous ne trouvons aucune information, semble être un ami de longue date, puisque déjà, en 1890, un poème lui est dédié (in Courrier Français, n°41 du 12 octobre 1890). Trois ans plus tard, il lui dédie non plus un seul poème, mais son recueil tout entier, le deuxième publié sous le nom complet de Saint-Pol-Roux. Entre ces deux dates, il aura participé au développement du Mercure de France, travaillé à l'achèvement de sa "symphonie tragique" et lancé son manifeste du Magnificisme. Avec l'enquête de Jules Huret sur l'évolution littéraire, le nom du poète allait s'attacher désormais pour les chroniqueurs de l'époque à d'orgueilleuses théories poétiques et à un qualificatif, rapidement tournés en dérision : le Magnifique.
Comme je l'ai précisé plus haut, il ne s'agit bien évidemment pas d'un recueil mais d'une pièce de théâtre ; par ailleurs, le libraire mentionne qu'il s'agit du "deuxième publié sous le nom complet de Saint-Pol-Roux" alors que j'ai indiqué qu'il s'agissait plutôt du premier. Il faut dire que le poète a lancé à cette époque un chantier éditorial important d'où sortiront quasi simultanément trois œuvres majeures : L'âme noire du prieur blanc, l'épilogue des saisons humaines, le tome premier des Reposoirs de la Procession. Si ce dernier eut quelques retards et ne parut qu'à la fin de l'année 1893, les deux autres, essais dramatiques, sortirent des presses pendant l'été. Mais c'est bien la naïve légende qui fut conçue la première et qui précéda l'épilogue chez l'imprimeur. Quant aux autres commentaires du libraire, je n'y vois rien à redire. Comment le pourrais-je ? La deuxième moitié de la notice étant un simple copié-collé d'un ancien billet du blog. J'aime suffisamment les libraires, j'ai suffisamment d'amis libraires, pour m'amuser de ce plagiat et conseiller simplement à celui de la Librairie Walden de citer, la prochaine fois, ses sources.

Revenons plutôt à Alexandre Kieffer. Le libraire a raison, un sonnet paru dans Le Courrier Français du 12 octobre 1890, qu'avait reproduit sur son excellent Livrenblog le cher Bruno Leclercq, prouve que les relations de Kieffer et de Saint-Pol-Roux étaient anciennes, remontant probablement aux dernières années de 1880. Sans doute, Alexandre Kieffer fréquentait-il les mêmes tavernes montmartroises que Gabriel Randon, que Charles Gillet, que Jules Méry, tous jeunes poètes constituant le premier cercle des Magnifiques. On ne trouve que deux mentions du mystérieux Kieffer dans la correspondance jusqu'ici collectée de Saint-Pol-Roux. La première figure dans une lettre du 25 décembre 1895 à Gabriel Randon - le poète réside alors dans la forêt des Ardennes :
"J'ai cessé mes lettres à Kief et Charles [Gillet] car je ne pouvais que les chagriner par mes soucis d'alors. Ah ça n'a pas toujours été drôle, ah non ! Bref je n'écris plus à personne. Mais je n'oublie pas. Les Kieffer ont été une Providence pour moi. Et qu'ils soient sûrs d'être en bonne place dans le cœur fidèle des exilés. Bonjour à tous les amis."
Voilà qui conforte notre hypothèse du petit groupe d'amis, Randon (futur Jehan Rictus) faisant office de lien et de messager pendant l'absence du Magnifique. Autre élément : Kieffer semble avoir joué, dans ce petit groupe, le rôle de mécène, ce qui pourrait expliquer la double dédicace, imprimée et manuscrite, de L'âme noire du prieur blanc. Contrairement aux autres membres cités, son nom ne se retrouve au sommaire d'aucune petite revue de l'époque : Alexandre Kieffer aurait donc plutôt manifesté son intérêt pour la poésie nouvelle en bienfaiteur.

La seconde mention apparaît, plus tardivement, dans une lettre du 25 février 1909 à Victor Segalen :
"Dînons chez Royère vendredi demain et chez Kieffer samedi."
Saint-Pol-Roux est alors à Paris ; il a remis La Dame à la Faulx sur le métier : Jules Claretie souhaite une version jouable en quatre heures. Cette seconde mention du nom de Kieffer, vingt ans après le début probable de leur amitié, prouve qu'elle durait encore et que les deux hommes avaient gardé contact. Il doit exister, quelque part, une importante correspondance et des documents inédits qui permettraient de lever davantage le voile sur cette relation. Peut-être Alexandre Kieffer a-t-il eu des enfants qui auront conservé ses papiers puis qui les auront transmis à leurs propres enfants... Si ces derniers venaient à tomber sur ce billet, qu'ils n'hésitent pas à me contacter et/ou à fouiller dans leurs caves et greniers.

lundi 12 décembre 2011

Saint-Pol-Roux entre à la Comédie Française

Voilà un petit lustre que metteurs en scène et comédiens audacieux s'intéressent à Saint-Pol-Roux. On se souvient que Claude Merlin monta Le Fumier en 2007, à La Guillotine de Montreuil d'abord, puis au Hangar de Montpellier ; on se souvient que Christophe Maltot, dans les premiers jours de l'été, cette même année, fit représenter par ses élèves du conservatoire d'Orléans, La Dame à la Faulx. Théâtres à côté, non subventionnés, théâtres expérimentaux, autant d'espaces qui n'auraient pas déplu au poète, qui ne fut, de son vivant, joué que par le vaillant et téméraire Théâtre Idéaliste de Carlos Larronde. Toutefois, son  souhait profond, avoué, était de donner l'Hernani du Symbolisme, et un tel coup n'était possible qu'à la Comédie Française. Malheureusement, cette dernière lui demeura obstinément fermée, sinon pour quelque matinée poétique où furent récités deux ou trois de ses poèmes. Mais, voici que, grâce à Émilie Prévosteau, qui interprétait le rôle de Divine dans la mise en scène de Christophe Maltot, le spectre de Saint-Pol-Roux va, très-prochainement, s'asseoir sur le fauteuil de Molière. La jeune comédienne, élève à la Comédie Française, consacrera en effet sa carte blanche de fin d'année, les mercredi 21 décembre à 10h et vendredi 23 décembre à 11h, au Magnifique. Le programme, qui nous a été aimablement communiqué par Émilie Prévosteau, est prometteur. Qu'on en juge :
  1. Texte d'ouverture : conclusion de la conférence "Le Verbe total et vivant"
  2. "Apocalypse"
  3. Début de "La Solitude et le Symbolisme"
  4. Extrait de l'Enquête sur l'évolution littéraire : "Ô le Drame, expression capitale de la poésie..."
  5. La Dame à la Faulx (Acte II, scène 3) - Magnus et Elle
  6. Improvisation critique : colloque autour de La Dame à la Faulx, comme un fantasme du banquet de 1909
  7. Le refus du Comité de Lecture en 1910, le projet avorté du Théâtre des Arts
  8. "Je vis dans 50 ans" (extrait)
  9. La Dame à la Faulx (Acte V, scène 3) - Magnus et Elle ("Je suis l'Impératrice de l'Univers...")
  10. "Ma rencontre capitale" (extrait)
  11. "Le Désir"
  12. La Dame à la Faulx (Acte V, scène 7) - Magnus et Elle
  13. Petit traité de déshumanisme (extrait)
  14. "Oraison"
Si La Dame à la Faulx sert naturellement de fil rouge à cette carte blanche magnifique, la jeune comédienne a choisi de ne sacrifier aucune des autres facettes de l’œuvre idéoréaliste, sans doute pour faire apparaître davantage encore combien Saint-Pol-Roux fut, hanté de dramaturgie, l'homme du Verbe. Souhaitons un beau succès à Émilie Prévosteau et aux autres élèves-comédiens qui concrétiseront, lors de ces deux matinées à la Comédie Française, un rêve de poète.

lundi 5 décembre 2011

Saint-Pol-Roux et l'Ecole différenciatrice

Dans un de ses articles retraçant ses "souvenirs du quartier latin" donnés au Matin, dont il était un collaborateur régulier, Jean Carrère (1868-1932) rappelle ce que fut "L’École différenciatrice", école largement parodique aux disciples bien turbulents, qui ne dura guère et ne laissa pas davantage de traces dans l'histoire littéraire. Comme nombre de jeunes hommes, aspirants-poètes, de l'époque, Carrère était animé d'un idéal social qui lui causa quelques bosses sur le sommet du crâne. Début juillet 1893, étudiant hantant le quartier Latin, il avait été agressé par quelques représentants de la maréchaussée fort peu enclins à tolérer le débraillé vestimentaire et idéologique. L'indignation, parmi les jeunes, fut grande, et dans l'après-midi du 7, les étudiants décidèrent de se réunir au café Voltaire ; la police intervint et empêcha la réunion. On se replia alors dans un café voisin, et on rédigea "une affiche invitant la jeunesse intellectuelle des écoles à protester contre ce nouvel acte brutal et provocateur de la police". Parmi les signataires, on releva particulièrement les noms de Gabriel Vicaire, Stuart Merrill, Ternaud, Fernand Clerget, Saint-Pol-Roux, Alfred Valette, etc. (D'après Le Matin du 8 juillet 1893). Voilà un nouveau signe de l'engagement idéologique et politique du Magnifique pour la liberté, qui le classe parmi les écrivains à la pointe du combat intellectuel. Voilà aussi qui nous renseigne sur les fréquentations de Saint-Pol-Roux. Dix-huit ans après son agression, Jean Carrère reviendra sur l'esprit qui animait les habitués du quartier Latin au début des années 1890, mais la violence policière disparaîtra au profit d'une compréhension bonne enfant et d'une fantaisie unanime. Abandonnons-lui la parole :
SOUVENIRS DU QUARTIER LATIN
L’École différenciatrice
Il y avait au café de la Source, dans les tables situées contre le mur, à droite de l'entrée, un groupe dont le noyau restait toujours le même et autour duquel évoluaient, un moment ou l'autre, la plupart des étudiants qui fréquentaient le boulevard Saint-Michel. Tout ce qui, bruyamment ou confusément, s'agitait, il y a huit ou dix ans, dans le cerveau de la jeunesse, trouvait en ce cénacle ouvert le plus retentissant écho.

Littérature, amour, politique, philosophie, peinture, économie, socialisme, danse et manille, tout s'y discutait avec le même entrain juvénile, et l'on y renouvelait la face du monde plus fréquemment que les consommations. Car on y était surtout riche d'espoirs. Volontiers, comme le "Client sérieux" de Courteline, on transformait le café en gloria, le gloria en rhum à l'eau, le rhum à l'eau en eau sucrée, et finalement l'eau sucrée en eau fraîche, ce qui permettait de boire tout un soir à peu de frais. Le patron, cependant, était l'ami de ces clients sonores qui répandaient de l'animation et du lustre ; et le garçon Auguste, préposé à ces tables, ayant fini par y acquérir les connaissances les plus variées, apportait parfois son avis dans les hautes questions sociales. Il était disciple de Zévaès, qui dirigeait, dans ce groupe, l'élément collectiviste.

La littérature y était plus féroce encore que la politique. Toutes les Écoles poétiques qui se disputaient le règne de l'avenir se jetaient à la tête hémistiches et assonances. Et comme les sociologues prenaient part aux discussions littéraires, les littérateurs aux joutes sociales, et que les étudiants des tables voisines venaient peu à peu se mêler aux querelles, il arrivait des soirs où les soucoupes allaient se croiser dans l'atmosphère batailleuse, quand tout à coup retentissait ce cri :

- Place à l’École différenciatrice ! Alors, comme par enchantement, les cris de colère finissaient en éclats de rire, les socialistes et les bourgeois, les symbolistes et les parnassiens s'offraient mutuellement des cigares, et le garçon Auguste, à sa grande surprise, s'entendait redemander des bocks.

Quelle était donc cette École différenciatrice ? Personne n'a jamais pu le dire ! Qui comprenait-elle ? Tout le monde ! Quel était son but ? Aucun ! Elle était née de l'éclat de rire d'une génération et mourut de sa dispersion naturelle. C'était une parodie joyeuse de nos propres manies, une folle échappée, consentie par nous tous, hors des groupements factices où nous avions tendance à nous enrégimenter. C'était la revanche de la bonne humeur contre la pose. Cela passa comme un tourbillon de gaieté, d'ironie sans fiel, de joyeuse truculence, et pendant cinq ans toute la rive gauche y fut entraînée.
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Les inventeurs de cette nouvelle Basoche étaient une bande d'incorrigibles fantaisistes dont un seul eût suffi pour mettre la rive gauche en révolution.

Détail particulier : ils étaient tous, dans la journée, de déterminés travailleurs et on ne les voyait jamais que passé cinq heures. Mais à partir de ce moment, le boulevard Saint-Michel était leur empire. Toutes les sections du quartier étaient représentées dans l’École différenciatrice et, dès que les chefs entraient dans un café, on battait aux champs.

Il y avait Jean Dayros, dont le pseudonyme cachait un grave chef de bureau en un grave ministère, et qui, ayant remisé ses rapports, écrivait, à ses loisirs, un recueil d'inénarrables parodies sous le titre les Solitaires, Vers ; Charly, le populaire caricaturiste des pioupious, qui dirige aujourd'hui le journal la Baïonnette ; Gabriel de Lautrec, mélange curieux de rêveur et d'humouriste, auteur de tendres Poèmes en prose et inventeur, en même temps, du fameux "mètre en caoutchouc pour mesurer la constance des opinions politiques" ; Curnonski qui, en collaboration avec Toulet, a produit, depuis lors, ces deux piments aigus d'ironie parisienne le Bréviaire des Courtisanes et le Métier d'Amant ; Mougel qui, aux soirées de la Plume, prenait l'Académie pour cible devant Coppée et Claretie stupéfaits, et qui maintenant tient la férule de lecteur-secrétaire chez l'éditeur Simonis-Empis ; et bien d'autres encore.

Ces diables de corps ne pouvaient pas se trouver réunis dans un endroit public, sans qu'immédiatement la fantaisie la plus imprévue naquît de leur rencontre. Ils avaient surtout une façon de garder le sérieux au milieu des émotions ou des hilarités déchaînées qui donnait à leurs inventions un irrésistible comique.

C'était jeux quotidiens, pour eux, que d'arrêter la foule par des boniments de camelots ou des discours subitement improvisés.

Quelquefois, avec des poids en carton, ils imitaient les bateleurs de foires, et d'autres fois, surtout le dimanche, Dayros, simulant la folie, montait sur un banc et faisait, en termes échevelés, les plus anarchistes menaces aux bourgeois en ballade, qui ne savaient s'ils devaient rire ou s'effarer.

C'est eux qui eurent l'idée première des "chanteurs de rues".

Toute la bande s'était, un beau dimanche de carnaval, déguisée chez le peintre Benoît-Lévy. Les uns avaient mis des costumes bretons, d'autres des défroques moyen âge, d'autres des vestes de mousquetaires ; un sculpteur svelte s'était fourré dans la culotte du "chanteur florentin" ; et un carabin, fort buveur de bière, resplendissait sous les hardes de Falstaff. Guitares, mandolines, accordéons, trombones, clarinettes, serpents, ophicléides, plus une fanfare de mirlitons, tous les instruments les plus burlesques défilèrent, le matin, le long des terrasses du Boul' Mich', aux acclamations des étudiants déjà levés.

A la vérité, il y avait des voix admirables. Le sculpteur Jean Descamps, auteur actuel du buste de Paul de Kock, et un poète lyrique qui me défend de le nommer mêlaient deux timbres de baryton et de ténor comme M. Albert Carré lui-même n'en a pas dans son théâtre. Le reste de l’École différenciatrice reprenait en chœur, tant bien que mal, avec la foule, et les soupirs des mirlitons se mêlaient aux rugissements des trombones. Jean Dayros, qui faisait la quête, avait les poches de ses braies bas-bretonnes toutes retentissantes de billon.

Au milieu de la foule, déguisés en bourgeois, les poètes Stuart Merrill, Saint-Pol-Roux et d'autres amis de l’École faisaient l'office d'allumeurs :

- Comme ils chantent bien ! Quelle science ! Quelle voix ! Ce sont sûrement des chanteurs de l'Opéra dans la dèche !
 
Et ils jetaient des sous, tandis que s'apitoyait le peuple :
- Oh ! les pauvres gens ! c'est vrai qu'ils ont l'air comme il faut !

Pendant ce temps, Charly, qui suivait à l'écart, faisait le passant grincheux :

- Si ce n'est pas dégoûtant ! Des hommes jeunes et robustes ! S'ils ne feraient pas mieux d'aller aux colonies !

Quelques-uns lui donnaient raison. Mais la foule, en général, lui était hostile.

- Assez ! Assez ! lui criaient les amies attendries.

Et on le menaçait d'un mauvais parti. Impassible, il allait nous attendre ailleurs et recommençait.

Pourtant, ça faillit mal finir. Rue Saint-Jacques, un concierge ne voulut pas nous laisser chanter.

Cet homme, assurément, n'aimait pas la musique !

Et, comme Charly grognait toujours :

- Vous avez raison, dit-il, ce sont des "feignants". Que fait donc la police ?

La police, en effet, bonne enfant, comme presque toujours au quartier, semblait ne rien voir, et, parfois même, se berçait aux sentimentales mélodies.

Mais, cette fois, comme nous refusions de sortir et que la foule prenait parti contre le concierge :

- Allons ! allons ! en voilà assez ! Et d'abord, ousqu'elle est, votre plaque ?

- Monsieur l'agent, disait Dayros attendri, nous sommes de pauvres choristes de l'Opéra que M. Gailhard a refusé de payer ; et nous chantons pour nourrir nos pauvres familles !

- Oh ! ce M. Gailhard, gémissait la foule.

- M'en fous, votre Gailhard ! Ousqu'est votre autorisation ? Et puis, quel est ce costume ? Sommes pas encore au dimanche gras !

- Ce sont nos costumes de théâtre, monsieur l'agent, nous avons mis les autres au "clou".

- Foutez de moi, vous, le malin ? Ouste ! vous direz ça au poste !

Et toute la bande, suivie par la foule, au son des trombones et des mirlitons, s'en alla vers le poste du quartier du Val-de-Grâce.

Le commissaire d'alors était un homme d'esprit, dont le nom est resté populaire sur la rive gauche, M. Lanet. Il connaissait beaucoup d'étudiants. Quand il entendit quelques noms, il ne put s'empêcher de rire.

- Voyons, messieurs, quelle est cette fumisterie ?

On s'expliqua.

- Parfait ! dit-il, après nous avoir gourmandés pour la forme. Mais, puisque vous chantez si bien, je regrette de n'avoir pu vous entendre.

- Qu'à cela ne tienne, monsieur le commissaire. Y a-t-il une cour, dans votre maison ?

- Quelle drôle d'idée !

Mais, sans même attendre la réponse, Descamps et le ténor-poète étaient déjà dans la cour et entonnaient à pleine voix le duo de la Reine de Chypre.
Salut, salut à cette no-o-o-ble France
Où tous les deux (bis) nous avons vu le jour !
Ce fut un spectacle édifiant. Cette vieille mélodie sentimentale remua toutes les fibres populaires. Les femmes pleuraient d'émotion et les bons sergots eux-mêmes applaudissaient sous l’œil attendri du commissaire.

Jean Dayros laissa la recette pour les pauvres, et toute la bande, en chantant, rentra triomphalement sur le Boul' Mich', escortée d'agents radieux qui, instinctivement, battaient la mesure.
Jean Carrère.
(Le Matin, 6 juillet 1901, p. 1)

lundi 21 novembre 2011

L'Académie Mallarmé à la libération - dernier (?) épisode de notre feuilleton

Notre feuilleton, décidément, n'en finit plus de finir. Ce n'est pas moi qui le regretterai. L'histoire de l'Académie Mallarmé, ainsi, s'étoffe et le lecteur avisé, que la vie poétique du premier demi XXe siècle passionne, ne se plaindra pas de découvrir ces fragmentaires chroniques. L'article qu'on va lire a paru dans le Figaro - plus précisément dans les pages "littéraires" - du samedi 2 septembre 1944, sous le bel hommage que Charles Vildrac, membre de l'Académie, rendit au Magnifique et dont il nous faudra parler. Ce dernier était lui-même précédé du récit du drame par Divine. L'auteur, anonyme, revient sur l'activité d’Édouard Dujardin pendant l'occupation et sur ses relations compromettantes avec les autorités allemandes. J'ignore si le président de l'Académie Mallarmé fut inquiété à la libération et s'il dut rendre des comptes. Il mourra en 1949, à l'âge de 88 ans.
Fastes présidentiels
à l'Académie Mallarmé
Nous avons reçu l'adresse que voici :

Les membres soussignés de l'Académie Mallarmé présents à Paris qui, dès le premier jour de l'occupation, ont clairement compris que nulle haute inspiration n'était possible sous le régime de la servitude,
Rendent un hommage ému à la mémoire de Saint-Pol Roux, leur président, victime des envahisseurs;
et en plein accord avec tout le Peuple de France, proclament leur enthousiasme et leur reconnaissance envers tous ceux qui, au prix de leur sang, ramènent avec la Liberté tout ce qui donne sa valeur à la vie humaine et lui permet d'exprimer, par la Poésie, sa vérité la plus profonde.
Ils n'ont jamais oublié que Stéphane Mallarmé refusa toujours, après 1870, de franchir la frontière allemande.
MM. Henry CHARPENTIER, André FONTAINAS, Henri MONDOR, Paul VALERY, Charles VILDRAC, Gérard d'HOUVILLE, Léon-Paul FARGUE, Jean COCTEAU.
***
C'est M. Henry Charpentier, secrétaire général de cette Compagnie de poètes, qui a pris l'initiative d'une manifestation de sentiments aussi louables.

M. Charpentier, pourtant, ne satisfait pas complètement à notre attente. Il nous doit quelques nouvelles du président de l'Académie Mallarmé, M. Édouard Dujardin.

Durant l'occupation, l'Académie Mallarmé n'a été illustrée ni par un Valéry, obstinément silencieux et méprisant, ni par un Charles Vildrac, vrai combattant de la Résistance.

Dans les journaux allemands de Paris, on ne parlait de la jeune Académie qu'en association avec le nom de M. Édouard Dujardin, fleuron de l'Institut allemand et personnage choyé du Dr Karl Epting qui, ne réussissant pas toujours à rabattre les proies de son goût et de son choix, finissait par imiter le héron de notre La Fontaine.

Tandis que les Français payaient tribut, cet astucieux président qu'était et qu'est toujours M. Dujardin opérait des reprises. C'est assurément le seul titre de gloire que lui laissent les noires années.

En 1941, il se faisait offrir un magnifique banquet par l'occupant ! L'oiseau est de haut vol, M. Paul Fort apporta à cette fête solennelle des égarements de cœur que les années ne devaient pas décourager et, partant, la preuve que les poètes même authentiques ont parfois une vue plus charmante que droite de leurs devoirs.

L'intérêt très vif du trait que nous citons de l'activité de M. Édouard Dujardin réside en ceci : à la Présidence de son Académie ce banqueteur et commensal de l'occupant avait succédé à Saint-Pol Roux, le poète assassiné par un membre de la Wehrmacht...

Nous n'avons, bien sûr, rien à souffler à l'oreille de M. Henry Charpentier. Il est déjà si tard, si tard... Comment n'a-t-il pas deviné que, dans Paris libéré, une Académie ne saurait élever la voix sans avoir d'abord satisfait aux devoirs de l'hygiène ?

lundi 14 novembre 2011

A Bruno Leclercq

La nouvelle est tombée en début de semaine dernière : Bruno Leclercq est mort. Il avait cinquante ans. Il me serait bien difficile de préciser ce que ma bibliothèque doit au libraire qui s'était spécialisé dans la fin de siècle - ou l'avant-siècle, pour reprendre l'expression mieux choisie d'Hubert Juin. Car je fus d'abord son client ; mais la gentillesse, la pudeur, la culture de Bruno vous incitaient naturellement à devenir mieux que cela. Je me souviens qu'il trouva mon premier autographe de Saint-Pol-Roux : son portrait photographique dédicacé à Alfred Vallette, celui-là même qui servit de modèle au masque réalisé par Vallotton pour l'ouvrage de Remy de Gourmont. Il me dégotta aussi plusieurs numéros de revues qui furent à la base de ma collection : six livraisons de l'Ermitage, une vingtaine de la Revue Blanche, une dizaine de Livrets du Mandarin, des numéros de La Plume, des Manuscrit Autographe, et combien d'autres. Et je ne parle pas des bouquins de Roinard, de Willy, de Lorrain, de Retté, de Vielé-Griffin, de Fontainas, etc., etc.

Puis il y eut Livrenblog qui nous rapprocha davantage encore. Parce que Les Féeries Intérieures devaient naître six mois après l'apparition du premier billet de Zeb - c'était le pseudonyme de Bruno - premier billet dont le titre annonçait l'éclectisme, l'exigence, l'extraordinaire culture que les 857 autres billets entoilés en quatre ans sur Livrenblog n'allaient cesser de manifester. Je dis "manifester" et non "illustrer" car il n'était pas question pour Bruno de se faire, par son site, de la réclame ou d'en remontrer aux autres. Il n'avait rien à vendre, rien à prouver. Il ne s'agissait que de partager ses découvertes, ses chines, son amour d'une littérature des marges qui n'est pas loin d'être la seule acceptable. Je me souviens qu'il accueillit avec enthousiasme, et son enthousiasme il le partageait, la naissance de mes blogs, celui-ci et cet autre, plus récent, consacré aux Petites Revues. Il fut d'ailleurs le seul à collaborer aux deux. De sa générosité, nous fûmes nombreux, sur la toile, et dans la vie, à en profiter, et les hommages se multiplient depuis une semaine, qui sont là pour en témoigner.

Géographiquement éloignés, je ne l'ai vu que deux fois, mais je conserve de ces deux rencontres un souvenir vif. Ce fut d'abord, en hiver, il y a cinq ans, près du Luxembourg où nous nous étions donnés rendez-vous. Je sortais d'une séance de travail chez Doucet. Il faisait nuit et froid. Nous nous sommes assis autour d'un café dans le premier bistrot et nous avons parlé plus d'une heure, tout naturellement. Puis, profitant d'un long week-end parisien, je l'ai revu en avril dernier avec quelques amis que j'avais souhaité réunir le temps d'une soirée. Je le revois, souriant comme sur la belle photo qu’Éric Dussert a publié en tête de l'émouvant billet qu'il lui a consacré sur son Alamblog. Nous nous sommes quittés vers minuit. Je ne pouvais imaginer alors que je ne le reverrai pas. Sa disparition crée un manque dans notre petite communauté. La toile, désormais, est trouée. Son absence me bouleverse et je pense à sa fille et aux siens. Et je pense aussi qu'il nous a laissé une œuvre formidable qui doit continuer à vivre, qu'il revient à ses amis de la faire vivre pour qu'on entende parler encore longtemps de Bruno Leclercq.